« Affaires de femmes et guerre de ménagères »

Petite, avant l’âge de 13 ou 14 ans, je me faisais discrète pour écouter les conversations des adultes. Après m’avoir surprise, les oreilles en chou-fleur et les yeux aiguisés, ma tante murmurait à maman : « Je te raconterais la suite plus tard, les murs ont des oreilles… » Tout cela avec un regard entendu et un sourire satisfait et non dissimulé de m’avoir attrapée.

A quel moment allais-je être acceptée dans leur club si privé des commérages de bonnes femmes, des discussions sur le vrai et l’important. Par encore femme et à peine adolescente, le chemin était long et trouver sa place, Martine y peinait beaucoup.

1998, 15 ans alors, nous sommes chez ma tante et mon oncle pour le souper, un quelconque soir de week-end. Comme à l’habitude tout est impeccable, bien rangé, dans cette grande cuisine, dans cette immense villa. Aucun rapport avec notre maisonnette sociale où le ménage n’est effectué que par la volonté mensuelle de ma mère et l’huile de nos coudes à ma sœur et moi.

Ma tante aux fourneaux, maman lui tenant compagnie, papote habituelle entre ménagères qui explorent la dernière tendance de rideaux et la énième altercation orale entre mon grand-père paternel et son fils ainé. Les hommes sont au salon, à l’apéritif, peut-être déjà au second et surveillent de leur trône les enfants en pleine partie de cache-cache. Moi, dans l’ombre, comme toujours, j’écoute les ragots familiaux.

Cette fois-ci nous n’avons pas eu droit au sempiternel et combien délicieux hachis Parmentier aux carottes* mais bien à des blancs de poulet. Je n’arrive plus à me souvenir de leur accompagnement ou même du dessert. Je ne me rappelle que de leur cuisson, ces pauvres blancs entiers revenaient dans une poêle à l’huile d’arachide, sel et poivre, un point c’est tout. Quelle idée ?! J’imaginais déjà la sécheresse en bouche.

Je me souviens aussi du regard assassin de ma tante et de l’inhabituelle réprimande de ma mère lorsque j’ai osé, par enthousiasme des plaisirs de la table et par respect pour le poulet, sortir à peu près ceci : « Ooh tu fais des blancs de poulet! » (Mon regard se léchant les paupières de les regarder rissoler) « Justement, il y a un mois, j’en ai aussi préparé. Roulés dans les graines de sésame et citronnés. » Je pensais naïvement échanger une recette entre femmes.

Ma tante m’a alors dévisagée, piquée sans doute que j’ose exprimer un avis, qui plus est sur ses talents culinaires. Maman, rouge de honte, fût prise entre les états de service de sa progéniture en cuisine, la bienséance chrétienne et les bonnes manières outrancières de sa belle-sœur. Dans cette famille, une seule règle : La priorité à la religion et au manuel du savoir-vivre et autres bonnes manières.

Je fus donc exclue par un agressif et réprobateur : « Mais enfin ! Ça ne se fait pas de vanter la cuisine d’une autre à notre hôte ! ». Ceci équivalent à peu près à cela : « Encore une fois tu parles trop et de choses qui ne te concernent pas. Tu es impolie et tu as juste le droit de te taire ! » J’étais donc reléguée au rang des enfants, et non pas de femme maître des fourneaux comme je l’étais déjà depuis près de deux ans à la maisonnette.

Adolescence, me voilà, nulle part à ma place. C’était bien ça l’histoire, je voulais prendre ma place dans cette conversation et partager ce plaisir, allégeant par là même la tâche journalière qu’était de nourrir 6 personnes. Cela avait décapé la sensibilité exacerbée de ma tante. Sujet délicat pour elle car au 1er jour de son mariage elle était encore incapable de faire cuire un œuf. Donc lorsqu’ils invitaient et qu’elle préparait une nouvelle recette, c’était le Graal qu’elle détenait.

« Échanges et partage en famille » versus « Je brille dans ma maison et ma cuisine »? Entre femmes, la question du territoire est basique, instinctive, viscérale. Autant que celle d’un chat qui, se voyant administrer un nouveau comparse, chien ou chat d’ailleurs, se met à uriner partout dans sa propre maison.

Trop jeune encore, Martine ne l’avait pas compris et je me le suis juste pris en pleine figure. Voyons voir, où donc allais-je pouvoir me soulager?

*hachis Parmentier : 1° Viande hachée légèrement revenue à la poêle avec un oignon blanc. 2° Purée de pommes de terre et carottes maison (au presse purée manuel) avec un bon morceau de beurre, un trait de crème, ail pressé, sel, noix de muscade et poivre. 3° Une couche de purée, une couche de viande, une couche de purée. Pas de fromage râpé. Rien que de l’écrire, ma bouche se délecte de l’avoir dégusté bon nombre de fois.

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